François Collier

Prière pour Tongkham

Tongkham, une éléphante du Ganeshapark, est morte malgré les soins qui lui ont été apportés. François Collier nous raconte la fin de ce superbe animal sauvé des eaux et lui rend hommage dans un texte publié sue Facebook que nous reprenons ici.

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Des éléphants et des hommes

Il y a deux jours, Tongkham [1] s’est mise à trainer la patte. Elle ne voulait plus avancer. Son mahout est venu me voir en fin de journée pour me faire part de son inquiétude, il n’avait même pas pu l’amener en haut dans la forêt, elle avait dû rester assez près de la maison pour passer la nuit.
Tous les soirs, en effet, les mahout emmènent les éléphants dans la forêt, cherchent un endroit où il y a beaucoup d’herbe à manger puis un arbre solide pour y attacher leur éléphant et, avec une chaîne d’une vingtaine de mètres, laissent à leur bête suffisamment de liberté pour qu’elles puissent manger toute la nuit.
Les chaînes ne gênent pas vraiment les éléphants, mais ça les empêche d’aller dévaster les plantations voisines. Cela leur arrive parois de briser leur chaine lorsqu’ils n’ont pas assez à manger, mais c’est seulement pour aller manger un peu plus loin…
J’ai longtemps cru que les éléphants préféraient le moment où on venait les chercher et les libérer au petit matin, mais je me suis rendu compte il n’y a pas si longtemps qu’ils étaient très contents de partir dans la forêt : ils y sont au calme, avec de la nourriture et avec seule contrainte le périmètre qui leur est imposé par leur chaine…
Ce soir-là, Tongkham a dormi à quelques dizaines de mètres de la maison, de l’autre côté de la route. J’ai passé la nuit à me poser des questions au sujet de cet éléphant. C’est une vieille bête, pas très commode, mais que j’aime bien et qui m’aime beaucoup : elle me fait la fête à chaque fois que je vais la voir. En fait, elle sait bien que c’est moi qui l’ai fait sortir du camp où elle était avant et où elle était plutôt mal traitée.
Et, comme avec tous les animaux qui sont ici, j’y suis assez attaché.
Au petit matin, j’ai tout de suite demandé au mahout d’aller voir comment se portait l’éléphant, bien avant qu’on aille les chercher. Le mahout est revenu en me disant que tout allait bien.
Ensuite, environ deux heures plus tard, nos quatre mahout sont partis chercher les éléphants.

Peu de temps après, Kenji m’a téléphoné. Je ne comprenais pas bien ce qu’il disait, mais il parlait d’un éléphant qui n’arrivait pas à marcher.
En descendant de la forêt pour aller baigner les éléphants, ils passent pas très loin de la maison, je suis donc allé les voir aussitôt. Il ne s’agissait pas de Tongkham, mais de Tongdeng, la dernière arrivée, celle qui est enceinte et qui ne pouvait plus marcher. Une de ses pattes arrière était enflée et semblait lui faire mal.
Retour donc à la maison pour Tongdeng et les trois autres éléphants sont repartis avec les clients et les mahout.
Avec Wichaï, le mahout, nous avons regardé la pauvre bête qui semblait vraiment souffrir. On aurait dit une sorte d’entorse. Et, comble de malchance, nous étions vendredi, le vétérinaire ne pouvait pas venir ce jour-là, ni durant le week-end ni même lundi qui était férié.
Nous étions en effet le 10 Août, et le 12, c’est l’anniversaire de la Reine et par la même occasion la fête des mères. L’anniversaire tombant un dimanche, le lundi est férié.
Nous avons donc essayé de notre mieux de comprendre ce que l’éléphant avait et c’est là que j’ai pu admirer à quel point Wichaï aime son éléphant. C’était touchant de voir comment il essayait de lui parler pour la rassurer, avec quel soin il cherchait à comprendre et comment il lui donnait à manger. La bête avait de l’appétit, ce n’est déjà pas mal. Un éléphant mange à longueur de temps, s’il arrête de manger, c’est très mauvais signe.

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Thapee
Jour de l’an chinois 2012, c’est la fête au village avec les éléphants ; Un gage de bonheur pour la nouvelle année


Un peu plus tard, je suis allé à Thapee, le petit village voisin au bord de l’eau où je donne rendez-vous à mes éléphants tous les jours. J’y vais en moto, ça me fait une petite promenade, je prends parfois le petit singe avec moi, elle adore faire de la moto.
Une fois à Thapee, on s’installe sur une terrasse au bord du lac, les touristes boivent un verre pour se remettre de leurs émotions, et les mahout prennent un repas.
Quant à moi, après avoir dit bonjour aux éléphants, je m’installe avec les touristes et je réponds à leurs questions. Toujours les mêmes questions.
Parfois ils me posent des questions sur les fleurs, les poissons du lac, les arbres et là, c’est toujours la même réponse : je n’y connais rien, posez-moi des questions sur les éléphants.
Les trois éléphants étaient là, chacun me disant bonjour à sa manière. Sengdao ronronne, Yani baisse légèrement la tête et me regarde droit dans les yeux et Tongkham fait de grands gestes avec sa trompe en ouvrant la bouche.
Après la pause « bord du lac », éléphants mahout et touristes reprennent la route du retour vers la maison en passant par la forêt.
En partant, Tongkham semblait plutôt nerveuse, à tel point que le mahout a du faire descendre la personne qui était dessus. Elle a ensuite refusé d’avancer. On a décidé de la faire rentrer directement à la maison sans la faire passer par la forêt.
Nous voilà bien : deux éléphants malades et pas de vétérinaire avant trois jours !
Nous avons insisté auprès du vétérinaire qui a fini par nous dire qu’il viendrait vers trois heures de l’après-midi.
C’est sous une pluie diluvienne que la voiture de l’hôpital vétérinaire a pénétré sur notre terrain.
Quatre personnes en sont descendues. Quand ils viennent voir des éléphants ils sont toujours quatre ou cinq personnes car si nos éléphants sont gentils et dociles, ce n’est pas toujours le cas dans les autres camps d’éléphants…
Pour venir chez nous, la voiture roule près de cent kilomètres, soit deux cent aller-retour, ils viennent à quatre, font des soins et fournissent parfois des médicaments et l’addition est à peu près équivalente au prix de l’injection d’un vaccin en France !
Il semblait clair que les deux éléphants allaient être immobilisés pour un bon moment, mais le désarroi de Wichaï faisait peine à voir. Il était à la limite des larmes en voyant son éléphant souffrir.
Le docteur a donc regardé les deux éléphants et en a conclu que Tongdeng devait souffrir d’une sorte d’entorse et Tongkham, qui est assez vieille, d’un problème lié au froid et à l’humidité de ces derniers jours. Le froid est tout relatif, mais la température actuelle ne dépasse pas les 25° dans la journée, ce qui est bien inférieur à ce qu’elle devrait être !
On a attaché Tongkham à un arbre pour qu’elle ne fasse pas de mouvement brusque pendant que le vétérinaire préparait une potion magique qu’on allait lui envoyer par perfusion.
Le bocal a été fixé dans l’arbre, l’aiguille était enfoncée dans l’une des grosses veines qui se trouvent dans l’oreille, et l’un des mahout s’est installé à côté de l’éléphant pour surveiller le débit et remplacer les bocaux à chaque fois qu’ils étaient vides. Plus de dix litres de sérum sont passés dans ses veines en quelques heures.
La pauvre bête est vieille et fatiguée, et, même si elle mange correctement, je la trouve beaucoup trop maigre.
Tongdeng, c’est différent : elle est jeune et souffre d’un faux pas qui aurait probablement provoqué cette jambe enflée et douloureuse.
On lui a administré des anti-inflammatoires avec une seringue grosse comme le bras, et le toubib a donné des médicaments.
Et c’est pendant que l’on s’occupait des éléphants malades, sous le regard intrigué des autres éléphants et des touristes qui étaient chez nous que la police a choisi de venir pour inspecter – encore – les papiers des éléphants.
Avec Kenji et le chef de la police, nous nous sommes installés à une table du restaurant.
Le policier a sorti une grosse loupe pour examiner tous les documents. C’est ainsi que nous avons découvert que Sengdao dont on disait qu’elle avait plus de soixante ans, était née vingt ans avant moi ! Elle aurait donc, d’après ses papiers pas mois de 79 ans !
Et pourtant elle a une pêche terrible.
Pendant que les mahout faisaient les piqûres, que les vétérinaires tournaient autour des éléphants et que les policiers inspectaient, le minibus des touristes du lendemain est arrivé et a déversé les huit personnes qui devaient rester chez nous le lendemain !
Il n’y avait jamais eu autant d’effervescence chez nous.
Puis le vétérinaire et les policiers sont repartis…
Les deux éléphants ont passé la nuit chez nous. Tongkham faisait peine à voir, on aurait dit qu’elle avait froid. En tous cas, elle n’était pas dans son assiette.
Ce soir-là, Wichaï devait aller voir ses parents qui habitent à une vingtaine de kilomètres de chez nous. Il ne pouvait pas rester près de son éléphant et avait chargé quelqu’un d’autre de s’en occuper.
Pendant toute la soirée, Tongdeng a tendu sa trompe dans la direction de la maison où habite Wichaï son mahout. Il s’agit d’une sorte de construction en bambou comme les birmans savent les faire. Elle semblait le chercher ou l’appeler. Cela m’a un peu inquiété et, bien sûr, quand j’ai voulu téléphoner à Wichaï pour lui dire de rentrer, son téléphone était coupé !

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Tongham
Elle était heureuse au Ganeshapark


Thongkham devait quand même tenir une certaine forme, car dans la nuit elle a fait tomber deux arbres d’un diamètre tout de même assez conséquent dont l’un a coupé l’alimentation électrique de la maison !
Au petit matin, les deux éléphants semblaient aller un peu mieux. Tongkham avait envie de marcher et Tongdeng était toute contente de retrouver son mahout auquel elle est visiblement très attachée.
Dans l’après-midi, Hou, le mahout de Tongkham a même amené son éléphant vers le lac pour se baigner. Tongdeng a tiré sur sa chaine tant et plus pour dire qu’elle voulait y aller aussi. Elle y est finalement allé elle aussi en marchant péniblement mais beaucoup mieux que la veille.
A peine rentrée « à la maison » Tongkham s’en est prise aux fils électriques qui étaient à portée de sa trompe ! Les gars se sont mis au boulot aussitôt pour réparer cela, mais le problème était qu’on ne savait plus où l’attacher entre les arbres qu’elle avait déracinés et tout ce qui risquait d’être victime de cette puissante trompe.
Tongkham a finalement été dormir dans un terrain que nous avons un peu plus loin et Tongdeng est restée près de la maison.
Ce matin, j’ai dû expliquer aux personnes qui sont venues nous voir que nous n’avions plus que deux éléphants valides !
Nous nous sommes donc arrêtés devant Tongdeng et j’ai fait un long exposé sur les éléphants, répondant aux questions que les gamins n’ont pas manqué de me poser.
Alors que l’allais laisser les clients partir à la rencontre des éléphants dans la forêt sous la conduite de Ken, Tongkham est arrivé.
Ken est un jeune mahout à qui je demande de venir travailler avec nous depuis au moins cinq ans. Il m’a toujours dit non. Et puis, il y a deux mois, il s’est pointé ici avec sa femme et son frère pour me demander du travail. J’ai tout de suite accepté, et je ne le regrette pas, sa femme est très gentille et les deux frères travaillent très bien !
C’est Ken qui sert de guide et d’accompagnateur, il parle assez bien anglais.
Quand j’ai vu Tongkham arriver j’ai été surpris par la maigreur de ses flancs. Comme d’habitude, elle s’est approchée de moi pour me faire la fête. Heureusement, les éléphants sont moins exubérants que les chiens quand ils disent bonjour.
Mais elle a cette habitude qui consiste à m’entourer avec sa trompe et d’ouvrir largement sa bouche, un peu comme pour m’embrasser. Elle m’aime beaucoup et je ne lui rends pas assez.
Avec Kenji, j’ai eu ensuite une longue discussion pour savoir ce que nous allions faire. Visiblement, Tongkham s’alimentait mal. Nous avons donc décidé d’acheter un broyeur pour mettre en tout petits morceaux les bananiers, feuilles d’ananas et autres cannes à sucre que nous avions l’habitude de lui donner.
En fin d’après-midi, je suis allé vers le terrain où se trouvait Tongkham pour lui faire une injection d’un produit qui doit la remettre en forme.
Mais en arrivant sur place, Tongkham était couchée sur le côté et semblait très faible. Un éléphant qui se couche, c’est très mauvais signe si cela se passe en dehors des heures normales de sommeil…
Quelques heures plus tard, elle ne respirait plus, j’étais effondré !
En rentrant à la maison, Madona mon petit singe était sur le balcon. D’habitude, quand j’arrive, elle saute dans tous les sens, essaie d’attraper tout ce qu’elle peut et me montre sa chaine pour que je la détache.
Mais là, elle a mis sa tête entre ses mains et m’a regardé. S’en est suivi un long câlin, ce qui n’est pas du tout dans son habitude ! Mais comment un petit singe peut-il comprendre à ce point mes états d’âme.
Accoudé à la balustrade de la terrasse, en regardant le lac, j’ai lentement fumé une cigarette, des larmes coulaient sur mes joues.
Je pensais à cette pauvre bête qui a été maltraitée presque toute sa vie et me réjouissais de savoir que j’avais pu lui donner une année de vie heureuse.
Tom, Pom, Wichaï, Ken et Tawan son jeune frère sont venu me rejoindre en silence pour me consoler. J’ai été très touché par cette marque d’amitié !
Entre temps, Kenji s’est blessé en marchant sur un bout de verre. Ce n’est pas très grave, mais il a fallu l’emmener à l’hôpital pour lui faire des points de suture, la vie continue.
Dans la soirée, je sais que vous n’allez peut-être pas le croire, je suis allé accompagner des clients à leur chambre. En revenant, dans l’obscurité presque complète, j’ai senti très nettement la présence de Tongkham qui me disait :
« Ne t’inquiète pas, je vais vous protéger  »

François Collier, aout 2012

P.-S.

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Notes

[1Tongkham était âgée de 57 ans. Elle avait été victime des inondations qui ont sévi sur la Thaïlande en 2011.
Sous-alimentée pendant plusieurs mois, son état de santé était critique.
lorsque François l’avait recueillie en janvier 2012. Après avoir repris des forces elle a vécu des jours heureux au Ganeshapark, à un rythme proche de celui qu’elle aurait eu à l’état sauvage...